Reconnaissance de territoire
10/19/2026


Ah! La reconnaissance territoriale. Presque tout le monde a sauté dans ce canot. Plusieurs, il faut le dire, en roulant un peu des yeux et en opinant discrètement aux envolées réactionnaires de certains chroniqueurs. Et, entre nous, je les comprends un peu. Il faut bien le dire, la formule succincte et non engageante qui a cours peut tout à fait créer confusion et malaise.
La reconnaissance territoriale porte un nom. En Kanien’kéha on dit : Ohén:ton Karihwatéhkwen. En français, on pourrait dire : Ces mots qui doivent être dits avant toute autre chose.
L’objectif de cette adresse n’est pas de reconnaître qui est le propriétaire moral ou légitime d’un terrain, mais bien de rétablir les relations. Les relations avec les autres nations humaines, bien sûr, mais aussi, et surtout, avec tous les éléments du monde naturel qui nous entourent. En anicinabemowin, on dit Niikaniganaw. On a traduit ce concept par : Tous ceux à qui nous sommes liés.
Pourquoi devrait-on inviter les aînés des nations autochtones qui sont gardiens du territoire à faire ce message? Parce que c’est eux qui gardent en mémoire qu’ils ont l’immense responsabilité de nous rappeler l’importance de ces relations. Quand on nomme le peuple qui habite ce territoire depuis des temps immémoriaux, on ne dit pas que c’est eux qui devraient avoir droit à la grosse part des dividendes sur les ressources qu’on arrache, harnache et pille, on dit que ce sont eux qui ont l’ingrate responsabilité, dans un monde qui élève la cupidité en vertu, de faire respecter le contrat qui nous unit. On reconnaît qu’ils ont une relation privilégiée avec ces membres de notre famille élargie, qu’ils sont les garants, auprès de ce partenaire, du respect des conditions de ce contrat vital et ce malgré des moyens insignifiants comme une déclaration des Nations Unies que les états trainent les pieds à appliquer ou quelques fusils de chasse brandits dans une pinède.
Une réelle reconnaissance de territoire est un exercice long, fastidieux, codifié par la tradition mais essentiel. Il consiste à reconnaître et à remercier tout ce qui nous entoure. De reconnaître que nous faisons tous partie de la même famille et qu’il est de notre devoir de veiller les uns sur les autres. Tous sont égaux dans cette approche, de chaque être humain au plus humble brin d’herbe, à l’eau qui coule, à l’air qu’on respire, à la lumière qui éclaire nos labeurs en passant par le reste de notre famille élargie ; notre frère le soleil, notre grand-mère lune, nos sœurs les étoiles. Ces titres, d’ailleurs, ne sont pas une envolée poétique et ludique, ils servent à nous rappeler à quel point ils sont près de nous, à quel point nous avons besoin d’eux.
Malheureusement, ce contrat tacite a été unilatéralement brisé par notre espèce. Dans notre insignifiante arrogance, nous avons cru, à tort, que nous avions le gros bout du bâton dans cette relation. Nous sommes à la fois trop pressés pour nommer et remercier ces alliés si généreux et nous croyons, dans le même aveuglement, que nous avons amplement le temps de renégocier les termes de nos relations à notre avantage, sans égard pour les besoins de ces partenaires incontournables.
Ça vous fait penser à quelque chose?
Les aînés autochtones nous le rappellent sans cesse : Le territoire n’est pas une réserve de ressources en puissance, c’est un partenaire auquel on doit respect et bienveillance. Tant qu’on n’aura pas compris ça, ce geste de reconnaissance ne sert qu’une déculpabilisation vide de sens. Les reconnaissances de territoire auxquelles nous assistons n’ont rien à voir avec son intention réelle. Elles sont perverties par l’idée sacro-sainte de la propriété privée et du territoire comme ressource non exploitée, un « Don de Dieu » à faire valoir.
Ce dont il faudrait tous se rappeler est que la reconnaissance de territoire est une action de grâce, une manière d’exprimer solennellement sa gratitude, dans le but de s’assurer que les relations soient saines et bénéfiques pour tous ceux concernés. La reconnaissance envers le territoire est une façon de rappeler à notre mémoire le contrat qui lie toutes ces parties. Ces mots qui viennent avant toute autre chose ne sont pas une formalité bien-pensante, c’est un acte d’humilité et de RECONNAISSANCE.
- Charles Bender
Menuentakan, 2024
© Shanie Roy
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